“C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière”

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  • Publié le . Paru dans L'Information Dentaire n°37 - 28 octobre 2020 (page 92-95)

Gilbert Fastenaekens, Le Havre de la série Nocturne, 1982. Tirage argentique

Information dentaire
Le réalisme de la couleur puis du numérique n’a jamais pu faire oublier les prestiges de l’argentique, les séductions des contrastes poussés, l’attente magique devant le bac de révélateur. En ces temps de demi-teinte où chacun s’efforce de positiver pour ne pas tout voir en négatif, deux expositions invitent à nous replonger dans la magie du noir et blanc, sous l’égide d’un Man Ray qui, encore obscur, va trouver à tâtons son chemin de lumière.

Tout de chic

Le monde de l’art adule d’emblée les photos de Man Ray. Alors que, frais initié à New York, il n’a pour l’instant exploré qu’un pan des mystères de la chambre noire. Tôt reconnu comme un grand artiste photographe, il s’obstine à ne pas reconnaître la photographie comme un art. Paradoxe ? Parallaxe plutôt : il nous faut modifier notre angle de vue sur son travail pour bien le comprendre, et c’est tout l’objectif de cette exposition focalisée sur l’activité qui l’a d’abord propulsé dans la lumière : la photographie de mode. Quand il débarque à Paris en 1921, à 31 ans, il sait appuyer sur le déclencheur mais ses cadrages sont sans originalité, ses éclairages sans force, ses décors sans relief, ses tirages sans grand art. Ses seuls atouts sont de posséder, outre son appareil, un sens artistique tous azimuts – qui a séduit à New York Marcel Duchamp, Picabia et quelques dadaïstes – et du culot à revendre.

L’Emmanuel Radnistsky qui s’est fait Man Ray, l’homme rayon, peut-il se dérober à la promesse programmatique qu’est ce nom à l’ère des clichés aux rayons X ? Il a beau se présenter en peintre cubo-­futuriste, c’est évidemment en photographe que Duchamp l’accueille en France et le présente au Tout-Paris des arts, en premier lieu aux ténors de Dada et du futur surréalisme qui s’engouent du porteur d’un tel patronyme. Avisé, Man Ray met sa peinture de côté et joue le jeu : il réalise leur portrait, reproduit leurs œuvres ou les intègre à ses vues et, par l’intermédiaire de Gabrielle Buffet, mariée à Picabia, fait la rencontre décisive, celle du couturier Paul Poiret et de l’univers de la mode. C’est le déclic. Quoiqu’un peu à retardement quand même.

Poiret, qui réinvente la silhouette féminine, veut du neuf, en rupture avec les codes des illustrateurs de mode qui le lassent, et surtout en phase avec les avant-gardes artistiques. Le dessin c’est très bien, tant pour styliser un mode de vie privilégié que pour fournir une ébauche de patron aux couturières au foyer – ces relais si nécessaires à qui veut créer une tendance tout à la fois populaire et inscrite au firmament du rêve. Mais en 1922, à l’heure où les surréalistes en font l’objet moderne par excellence, Poiret comprend qu’il est impératif d’actualiser ce rêve, d’en remodeler les contours et les atours. Il faut, au chic, un choc de modernité. C’est ce qu’il attend de la photographie, et la mission dont à ses yeux Man est l’homme. Même s’il demeure loin d’être techniquement prêt à relever le défi, le jeune Américain va s’employer à donner dans le « chic artistique » pour, sinon l’épater, complaire au grand couturier qui sollicite son regard à défaut d’un art où ses épreuves n’ont pas encore fait leurs preuves.

Révélation instantanée

« Avec un peu de pratique, la photo de mode n’aura bientôt plus de mystère pour moi », plastronne Man Ray, confiant. Objectivement, ses premiers pas sont plus flous qu’artistiques. Soit ils s’inscrivent trop dans ceux d’Adolf de Meyer (Vogue, Vanity Fair…) et de ce pictorialisme qui, en noyant de clairs-obscurs sa netteté, retire finalement l’image du côté de la peinture et ramène dans l’irréel le réel capté, au risque que la sublimation n’efface et le modèle présenté et celle qui le porte. Soit le désir de peindre polarise encore sa créativité et paralyse son originalité en tant que photographe.

Man Ray néanmoins s’accroche, travaille dur, expérimente et croise ses recherches plastiques, avec l’idée, plus persistante que Gabrielle Chanel avec Dalí ou Sonia Delaunay avec Tzara, de « lier l’art et la mode ». C’est lier aussi, au passage, l’opportunisme au visionnaire : cette démarche va dans le sens de la commande de Poiret, Man Ray a l’entregent pour la conduire et ses amis en quête de visibilité ont tout intérêt à la soutenir. La recette se révèle bonne : dès le début des Années Folles, une kyrielle de demandes, venues de l’intelligentsia comme de mondaines entichées d’art ou enragées de paraître, lui permet de marcher sur l’eau et de rouler en Voisin. Qu’importe si Poiret ne l’a pas payé : le photographe de mode n’y a rien perdu, happé aussitôt par Coco Chanel, Augusta Bernard, Elsa Schiaparelli et par les magazines qui bientôt se l’arrachent. Au lieu des vaches maigres promises aux artistes maudits, c’est le veau d’or.

Man Ray, s’il se satisfait de cette rente pendant près de vingt ans, n’adorera pas cette idole qui n’est pas son idéal. En dépit de la notoriété et de l’estime méritée que lui vaudra son activité pionnière dans la mode et la publicité, auprès notamment du très moderne et prestigieux Harper’s Bazaar au cours des années trente, il aura toujours tendance à minimiser, voire cacher ce travail.

Soudain, le trait de lumière

La vraie fortune qui sourit à cet audacieux l’attend effectivement via la photo de mode, mais pas exactement là où on se le figure. Comme tout artiste qui se voit passer commande, il s’est mis aussitôt à travailler sur autre chose. Parce qu’en cette même année 1922, il « tombe », selon ses termes, sur un phénomène qui excite bien davantage son imagination créatrice. Au cours d’un banal tirage et par hasard dit-il (l’événement sera si diversement raconté qu’il peut avoir tout de la légende), Man Ray sensibilise à la lumière une feuille sur laquelle il a « machinalement » posé, dans le bac, des objets en verre. L’image qui se forme le bouleverse : il est en présence d’un « procédé pour faire des photos sans appareil ». Le ciel s’ouvre et des horizons infinis se découvrent.

En réalité, c’est tout ce qui se découvre, car le truc est vieux comme la photo et c’est le photogramme, mais Man Ray y appose aussitôt la griffe de son génie et le pare – comment résister ? – d’un nouveau nom qui change tout : Rayogramme*. C’est moderne, ça sonne universel, ça vous pose un homme en inventeur et s’impose d’autant mieux dans l’époque que le mot rayon porte infiniment plus loin que celui de photo. Voilà l’artiste et le savant réunis dans l’éclat mystérieux de ce que la connaissance arrache à l’obscur néant. Les amateurs de champs magnétiques en tous genres adorent, et les retombées en pluies d’étoiles scintillantes illuminent de tous côtés un Man Ray qui a été, comme il le dit, bien inspiré en « mettant de côté le travail urgent que je devais faire pour Poiret ».

C’est parti. Man Ray a trouvé son style en en inventant un nouveau, fait d’inversions, d’oppositions négatif/positif, de surexpositions et solarisations, mais aussi de surimpressions et distorsions, de recadrages et agrandissements, sans oublier de recourir à ses procédés de graphiste : collages, inclusions, retouches ou aplats encrés. Dès lors, sa pratique artistique va se nourrir d’un va-et-vient permanent entre les multiples vecteurs dont il se sert pour donner forme à ses idées, et l’on peut lire ici, dans cette exposition qui restitue bien l’époque, ces jeux de miroirs qui lient tous les aspects de son travail de plasticien.

Surfaces de projections

La photographie de mode où il transfuse tous ces moyens s’en trouve transfigurée. D’autant que, porté par une vision dorénavant claire de ce qu’il poursuit en art, il a acquis une haute maîtrise des jeux de lumière qui mettent en valeur les moires et transparences des modèles tout en jouant sur le velours avec le grain des épidermes, la volupté troublante des poses et des regards, et en les magnifiant par l’abstraction pure de ce qui, dans une jambe, une épaule, une joue, n’a pas besoin d’être montré pour être là et caresser l’œil. Cette touche d’art moderne qu’espérait de lui Poiret ne repose plus, comme à ses débuts, sur l’intégration d’œuvres de Brancusi ou Giacometti.

Désormais, Man Ray sculpt

e à même l’ombre et la lumière ces corps auxquels il apporte un supplément d’âme. Lui, l’ami américain des muses, mécènes, consœurs audacieuses et maîtresses modèles, parle plus prosaïquement de sex-appeal et atteste que c’est ce qui le motive. Ce qui l’attire physiquement chez les belles indépendantes – Kiki de Montparnasse, Lee Miller et tant d’autres –, il parvient à le reproduire plastiquement. Mais non par la recherche du réel, ni même du surréel si cher à ses amis : plutôt du déréel, est-on tenté d’écrire. Car il déréalise ces femmes-mannequins en les sublimant, elles et leur tenue, pour mieux créer au final bien plus qu’une vue de l’objet désirable : une image de désir en soi. C’est après elle que courront, au-delà des happy fews, les masses, après ce rêve par définition impalpable et inaccessible où robe, femme et style de vie sont indissociables et qui s’appelle la mode. C’est la base même de la publicité moderne et Man Ray est l’un des premiers à l’avoir compris, ce qui est aussi fort que de l’avoir traduit. Il en tirera parti pendant vingt ans, puis tirera sa révérence à la photo de mode pour revenir à son rêve : la peinture, son violon d’Ingres. Non sans avoir mélangé, à dessein et intensément, pinceaux et caméras qui sont pour lui-même chose.

La crème de la photo noble

Les vrais maîtres du noir et blanc sont évidemment ceux qui ne l’ont pas choisi par défaut mais par parti pris, en ont fait leur sujet par projet artistique. Partant de ce constat, le Grand Palais, uni à la Bibliothèque de France, présente une formidable sélection de 300 tirages réalisés sur 3 siècles par 200 photographes de 30 pays différents. Nadar, Man Ray, Ansel Adams, Willy Ronis, Helmut Newton, Robert Doisneau, Diane Arbus, Ralph Gibson, Mario Giacomelli, Robert Frank, William Klein, Daido Moriyama, Valérie Belin et bien d’autres incarnent ce qu’il est convenu d’appeler « la belle photographie », la monochromie intemporelle qui s’oppose à la photo en couleur longtemps jugée « vulgaire » et réservée à la simple illustration du monde contemporain.

La nuit, tous les shots ne sont pas gris : chaque regard a sa singularité et rien n’est tout blanc ou tout noir pour ces artistes qui, ayant retenu le précepte de Verlaine « pas la couleur, rien que la nuance », jouent sensuellement ou puissamment des contrastes et des ressources qu’offre le monochrome. C’est même l’infinie diversité des sensibilités qui saute aux yeux dans ce dictionnaire amoureux retraçant sur 150 ans l’histoire d’un art toujours plus sophistiqué, pour le plus grand bonheur des amateurs comme de ceux pour qui c’est un premier, et mémorable, contact.

Noir & Blanc : une esthétique de la photographie

Grand Palais, Galerie Sud-Est

Du 12 novembre au 4 janvier

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