Elle ne manque pas d’air !

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  • Publié le . Paru dans L'Information Dentaire n°34 - 12 octobre 2016
Information dentaire
Quand elle ne soigne pas dans son cabinet de Valbonne, sur la Côte d’Azur, Alice Modolo s’en va explorer le monde marin à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Elle détient d’ailleurs un titre de vice-championne du monde et plusieurs records de France.

Baie de Villefranche-sur-Mer, un dimanche ensoleillé. Des touristes main dans la main, un glacier qui hèle les clients, et des bateaux qui quittent le port. Alice Modolo a pris le large, elle aussi, pour s’en aller loin, très loin du spectacle du bord de mer. Ici, c’est un silence total, à peine perturbé par le bruit du moteur de l’embarcation. La silhouette mince d’Alice s’agite. Elle répète les gestes avec les bras, reprend les consignes. La voilà prête pour le grand plongeon. Nez vers le ciel, elle ventile fort. Puis, en une fraction de seconde, elle bascule dans l’eau. Sans bouteille. Toujours gracieuse. Jamais d’à-coup. 5 mètres, 10 mètres, 30 mètres, 50 mètres, 70 mètres. Quelques minutes plus tard, elle remonte tout en douceur à la surface. Un grand souffle sort de sa bouche, puis les premiers mots. Alice Modolo est heureuse, ça se voit et ça s’entend. « À chaque fois que je descends en apnée, je me sens surpuissante, comme en dehors de toute réalité. C’est une sensation incroyable de totale liberté, mais aussi de maîtrise du corps. Tu te sens privilégié. L’homme ne s’imagine pas être capable de faire ça, on se surprend. »

On ne dirait pas comme ça, mais la jeune femme de 31 ans qui vient de descendre plus bas que terre est chirurgien-dentiste dans la vie. Son cabinet se trouve à une petite quarantaine de kilomètres, à Valbonne. Une fois séchée, c’est d’ailleurs là qu’elle est attendue demain matin, tôt, pour soigner ses patients. « Ils sont tous au courant de ma passion pour l’apnée. Ils sont enchantés, ce sont mes premiers soutiens. Ils s’informent de mes actualités, de mes compétitions. On en parle beaucoup lors des rendez-vous. J’ai l’impression que ça les détend. »

Pour elle aussi, l’apnée est un bon antistress : « Elle me permet de ne pas me prendre au sérieux, c’est une échappatoire. Je dirais que ça m’a toujours protégée, c’est mon équilibre. Il y a deux Alice, celle du cabinet et celle sous l’eau. Ma vie est construite ainsi, et ça me va très bien. Trois entraînements par semaine le soir, 2 heures à chaque fois. Puis une session plongée le week-end. » Pas une seconde elle n’a songé à arrêter son métier pour se lancer dans une carrière d’apnéiste professionnelle : « C’est les deux ou rien. »

Vice-championne du monde

Alice Modolo n’était pourtant pas destinée à devenir chirurgien-dentiste (on y reviendra), et encore moins sirène. Le déclic a eu lieu au milieu des années 2000. Adepte de la plongée avec bouteilles, elle s’entraîne pour décrocher son niveau 2. Mais son regard ne peut s’empêcher de se tourner vers les autres lignes d’eau, où des apnéistes font le spectacle. « J’étais subjuguée par leur technique et leur virtuosité, se souvient la jeune femme. Je me suis dit : c’est ça que je veux faire. » La voilà qui adhère en 2007 au CASC, le club d’activités subaquatiques de Clermont-Ferrand, où elle a grandi et étudié. Deux grands noms de la discipline la prennent sous son aile, Jacques Fabby et Frédéric Lemaître.

Alice Modolo gravit rapidement les échelons, et fait parler d’elle aux championnats du monde AIDA au Danemark en 2009, puis au Japon en 2010, puis en Grèce en 2011, et finira par être sacrée vice-championne du monde en 2012, à Nice. Elle détient toujours quatre records de France, deux en piscine, deux en mer. En piscine, il y a celui en dynamique avec palmes (DWF) avec 183 mètres, et celui en dynamique sans palme (DNF) avec 123 mètres. En mer, celui en constant avec 81 mètres, et celui en immersion libre avec 71 mètres.

Jamais elle n’aurait acquis un tel palmarès sans avoir pris la décision de déménager il y a quelques années au bord de la Méditerranée. « Jusque-là, je m’entraînais en piscine à Clermont, mais ce n’est pas idéal. Je plongeais le week-end, puis je repartais en Auvergne, puis je retournais plonger 3 mois après. Je ne pouvais pas progresser. »

« Tu ne sais plus où tu es »

Fermer les yeux et écouter parler Alice Modolo. Vous aurez l’impression d’y être. Elle peut raconter une descente seconde par seconde, mètre par mètre. « Les premiers instants sont assez simples, tu vois ce qui se passe autour de toi. » Mais après 30 mètres, ça se gâte ! La flottabilité devient négative. Fini, la poussée d’Archimède. « Il fait noir, tu plonges dans l’inconnu total. Tu ne sais plus où tu es. Tu as oublié la gauche, la droite, le haut, le bas. Tu ne sais même plus trop si tu es dans l’eau ou dans les airs. » Puis, encore plus bas, les poumons se contractent, le cœur ralentit, et l’état de conscience diminue, « une sensation plutôt cool ».

Alice Modolo jure qu’elle n’a jamais eu peur. « Il faut avoir une confiance en soi sans faille, sans pour autant se sentir insubmersible. » Mais elle reconnaît que l’apnée est une discipline dangereuse. « Le but, c’est de repousser ses limites tout en contrôlant son corps. L’idée, c’est d’atteindre 80 mètres de fond avec la même aisance qu’à 20 mètres. Et ainsi de suite. »

Guillaume Néry et Beyoncé

Sur les bords de la grande bleue, la dentiste croise régulièrement l’enfant du pays, Guillaume Néry, dont on ne compte plus les titres de champion du monde d’apnée. « J’ai beaucoup appris à ses côtés. Il a une telle maîtrise de la discipline, c’est impressionnant. » Tous les deux ont même eu l’occasion de plonger ensemble l’été dernier pour le tournage d’un clip. Pas n’importe lequel ! C’était pour Beyoncé. Oui, Beyoncé. « Nous avons été contactés par une entreprise qui nous voulait absolument. On est donc partis quelques jours en Polynésie à Rangiroa. On a eu peu de temps pour s’entraîner. Heureusement, il y avait du courant, donc c’était plus simple pour courir sous l’eau et donner l’impression de ralenti, de plénitude. » Sur les images, on les voit tous les deux se livrer à une course subaquatique échevelée, sans masque, sans rien. Elle en garde un souvenir incroyable, à part la sinusite attrapée sur la fin du séjour, à force de plonger et replonger. Au final, Alice Modolo n’a pas croisé Beyoncé, mais elle sait que la star américaine a adoré.

Une famille de dentistes

Ses proches aussi ont apprécié le spectacle. « Reconnaissez qu’il y avait quand même peu de chance que je finisse un jour dans un clip de Beyoncé ! », s’amuse Alice Modolo. Mais madame est habituée à brouiller les pistes : elle ne devait pas devenir chirurgien-dentiste non plus, elle voulait être pédiatre. Mais voilà, ses parents dentistes dans le Puy-de-Dôme, sa grande sœur dentiste dans le sud-ouest près d’Agen, et son oncle dentiste lui aussi ont fini par gagner la bataille. « Inutile de vous faire de dessin sur les conversations lors des repas de famille, ça parle beaucoup de dents. C’est plus fort que nous. »

Alice Modolo peut parler… Elle reconnaît qu’il lui est déjà arrivé de penser au cas d’un patient, au fond de l’eau…

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