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Hammershøi, aux portes du mystère

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C’est Alfred Bramsen, chirurgien-dentiste qui, en 1888, acquit le premier une œuvre du tout jeune Wilhelm Hammershøi, puis devint le principal collectionneur, le mécène, l’ami et le biographe de ce maître danois approchant l’abstraction par soustractions et que l’on situe aujourd’hui entre Vermeer, Whistler et Hopper. Œil avisé, il avait diagnostiqué, sous le géométrisme très maîtrisé de ces intérieurs gris-bruns-bleus, un moderne jeu d’emboîtements, un raffinement coloriel et des perspectives lumineuses qui ne peuvent laisser froid dès lors que l’on pousse la porte. D’ailleurs, l’énigmatique fascination de cet univers suscite une légitime envie de le faire.

« Entrez, c’est ouvert… »

Venue des claires profondeurs de l’appartement, une voix a-t-elle lancé cette invite ? On reste sur le seuil, indécis, retenu. C’est ouvert, oui, largement et nettement même, sur des pièces en enfilade ne dissimulant rien. Quelqu’un est là, qui vaque tranquille à quelque tâche, achève son geste, poursuit sa lecture sans lever les yeux. Ou est là sans être visible, occupé sans doute à côté, prêt à paraître. Ou bien personne n’est vraiment là. Peut-être a-t-on seulement rêvé une présence, cru entendre une aimable instance. À la limite de la vacuité, les lieux sont assez ornés pour n’être pas déserts, pas suffisamment pour être vivants. Les meubles, beaux, sont rares ; on dirait qu’il en manque, que l’on en a retiré, ou pas encore apporté. Pas de nappe, de tapis, de coussin, de bibelot, à peine un compotier vide, un pot de fleurs éthérées. Emménage-t-on ou déménage-t-on, ici ?

Tout semble en attente d’un supplément d’âme, ou résigné à n’en pas avoir, à n’en pas montrer en tout cas. Ce n’est pas affaire de charme discret de la bourgeoisie. On subodore qu’une règle prescrit de cacher tout luxe dans de grands placards et tout sentiment derrière une gravité austère, neutre comme ces murs lisses et blancs ; Hammershøi n’est-il pas luthérien ? Pourtant la vie est plus riante chez les autres intimistes danois, son frère Svend, son beau-frère Peter Ilsted, son ami Carl Holsøe… On sent peser un autre mystère que celui de la foi, une intranquillité perce sous la quiétude.

Embrasures, pas embrasements

Étrange conduite celle qu’observent face à nous ces personnages distants. La situation même est déroutante : elle nous met en présence mais pas en relation. Visiteurs inopinés par le truchement du peintre, nous pénétrons dans leur intimité, les surprenons chez eux avec une facilité qui crée l’attente d’une surprise réciproque. Mais ils n’en marquent aucune, ne font pas plus cas de notre entrée que de celle d’un familier indifférent ou de certain domestique à qui l’on dit de poser ça là. Absents au monde, ils le paraissent aussi à eux-mêmes. La maîtresse des lieux n’est en rien le sourire accueillant de la maisonnée, tout au plus la servante effacée de son ordre ; le poêle rayonne plus qu’elle, meuble parmi d’autres, élément du décor utile au confort autant qu’à la composition. Soucoupe, bouquet ou livre en main, elle n’est ni à ce qu’elle fait, ni dans cet ailleurs du rêve cher à Corot*. De dos souvent, elle découvre une nuque qu’on croit plus disposée – ou habituée ? – à recevoir le chaste hommage du regard que la troublante caresse du souffle. Hormis quelque échancrure ou quelque pli subtil, jamais Hammershøi ne se déclare peintre
sensuel, encore moins amphitryon de nos privautés. C’est en clinicien détaché qu’il traite ses nus, aussi marmoréens que table de morgue. Leurs cinquante nuances de gris n’éveillent le plus haut intérêt que sur le strict plan pictural. Partout, du vestibule au salon et du divan à la fenêtre, une froide mécanique répète des journées immuables, nous laissant perpétuellement dans l’antichambre d’un événement qui ne se produira pas. Lequel ?

Chambre secrète

C’est, dans l’insondable, une clé supposée, le mot possible du mystère Hammershøi. Une pénétration toute intuitive distille que l’absence autour de laquelle le peintre tourne obstinément pourrait bien être celle de l’enfant ; et la lumière, seule à jouer dans les pièces vides, celle de l’espérance. Attente butant contre le mur de la déception ; réponse du dos tourné à la sollicitation muette ; reprise tacite des travaux et des jours, en espérant d’autres portes, d’autres fenêtres. Dans cet univers clos, hermétique aux sirènes de Kierkegaard comme aux scènes d’Ibsen ou Strindberg, et sourd à tout mouvement du monde comme le peintre lui-même, rien ne se criera jamais. Mais ce jamais est la garantie d’un toujours qui importe plus que tout, le signe d’une tendresse infinie sinon voluptueuse. Indiscret et importun soudain, le visiteur se retire à patins feutrés sur les parquets luisants, emportant au cœur un peu de la neige qui insinue son silence dans cet intérieur où, à une notable exception près, autrui est intrus. Lamartine l’a dit : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Mais Dieu que cet abîme rayonne…

*voir Id n° 5/6 du 14 février 2018.

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