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Le roux annonce la couleur !

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Les peintres préfèrent les rousses

Leur métier c’est la couleur, et laquelle fait mieux chanter les bleus, les violets, les mauves, les verts, les noirs, les ivoires, les sables ? Regardez Botticelli, Giorgione et Titien, Courbet, Mucha et Klimt… Tous font ruisseler sur les épaules blanches cet or fauve qui fusionne idéalement feuillages et chevelures. L’Alsacien Jean-Jacques Henner (1829-1905) l’a si bien compris qu’il s’en est fait une spécialité, poursuivant à l’infini son motif de prédilection – qu’on pourrait titrer génériquement « naïade rousse couchée sur l’herbe près de l’eau turquoise au creux des bosquets d’ombre ». Henner voyait du roux partout, pensait roux, respirait roux. Pourquoi tant de roux, qu’exprime cette couleur et qu’implique de la porter ? C’est une question à plusieurs étages, comme cet hôtel particulier de la Plaine Monceau où chaque pièce apporte un élément de réponse, à travers la peinture (Henner et quelques contemporains), la littérature, la photographie, l’art indien et océanien, la bande dessinée, les jouets, la publicité, la mode et la parole des intéressés, au premier chef.

Les mystères de la toison d’or

Le secret pouvoir du roux, Henner l’a sans doute découvert bien avant son Idylle de 1872, première apparition officielle d’une rousse sur ses toiles. Il a étudié les Italiens, vu Degas, Manet et le dernier Corot, dont il partage le goût pour le bistre*. Tombé lui aussi dans le chaudron – dont il se régale à peindre les tons cuivrés –, il fait son roux en pleine connaissance de la cuisine picturale : il sait l’effet, optique d’abord, que cette couleur produit par sa riche palette de nuances et surtout la subtile tonique qu’il apporte au jeu des contrastes, moins violente que le rouge, plus chaude que le jaune. Moins innocente, toutefois, que le simple orangé. Aïe, c’est là que gît le lièvre, autrement nommé rouquin, et que dans l’inconscient se produit le deuxième effet qui secoue l’œil : le roux n’est pas de l’orange, c’est de l’étrange. De l’étranger, du danger.
Sous la beauté de l’ange, celle du diable. Alerte rouge ; un signal culturel court-circuite le message sensoriel, la connotation submerge la raison : ne clame-t-on pas de siècles en siècles qu’il y a de la rouerie dans le roux, qu’il séduit pour mieux duper ? Et Renart à la fauve pelisse, et la coiffe rousse de Judas, et les cheveux de feu des sorcières ? En cette fin de siècle parcourue d’érotisme névrotique, après Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Maupassant, le Zola de Nana, et alors que ce stéréotype ardent, affiché par Chéret et Lautrec, incendie les boulevards de la Belle Époque où rôdent les furtives fleurs de pavés, Henner peut-il ignorer que la femme rousse, objet de tous les fantasmes – et surtout victime de tous les préjugés – est réputée sulfureuse, luxurieuse, insidieuse, captieuse ? En en répétant la nudité pâle et les troublants attributs ne joue-t-il pas plutôt, habilement, sciemment et commercialement sur les deux tableaux, le chromatique et le symbolique ? On peut le penser, comme dire aussi qu’il s’est dupliqué à l’envi et enfermé dans une production en série qui s’en tient parfois à l’esquisse brève et floue. Mais ce serait court, même si peu de créateurs échappent à la tentation-piège d’exploiter leur filon. Car dans le roux, Henner est chez lui comme Soulages dans son noir. C’est une limitation volontaire, très moderne au fond dans son propos. Argonaute déterminé et libre, il entame en solitaire à 43 ans sa grande quête artistique.
L’académisme est derrière lui, le symbolisme devant, l’impressionnisme l’indiffère, le naturalisme le rebute. Ce qui compte, c’est la peinture, pas le sujet. S’il fait des Madeleines et des Hériodiades, ce n’est pas pour qu’elles pleurent ou débarrassent les gens de leur tête ; c’est parce qu’elles peuvent porter sur la leur la masse rousse essentielle au dessein du peintre : faire parler la seule matière picturale, avec les moyens strictement nécessaires et suffisants qu’il a choisis. Il s’en est ouvert au critique Jules Claretie qui rapporte ses propos, éclairants : « Que m’importe le sujet dans un tableau ? Voyez telle œuvre de maître : qu’y a-t-il ? Deux taches blanches, qui sont des femmes, sur une tache verte et une tache bleue, qui forment un fond d’arbres et un ciel. Où est le sujet ? On n’en sait rien. Mais il y a là une grâce, une poésie, une séduction, une harmonie (…). » C’est bien ce qu’on pourrait dire de sa pratique, qui annonce presque plus le tachisme radical des années 1950 que les machiaioli italiens de son époque. À travers ses sanguines hâtives et ses toiles plus ou moins soucieuses du léché et du fini, à travers les flammes et les blancheurs allusives de ses corps noyés de sfumato, on le voit s’avancer aux confins de l’abstraction. C’est le vrai seuil qui l’attire, quand bien même on le sent plus près de s’y aventurer que prêt, décidément, à le faire. Là est le vrai trouble qui émane de ses clairs-obscurs, bien plus que dans la sensualité diffuse de ses rousses héroïnes.

L’héroïsme des roux sur le divan

Les déesses, reines, fées, égéries, pasionarias, aventurières et autres femmes pirates sont rousses. Tintin, Spirou, Peter Pan sont roux. Depuis les contes de l’enfance s’entretient dans l’imaginaire collectif une ambivalente légende autour de la rousseur, fatal fanal. Côté doré elle distingue, pare, auréole de prestige et désigne pour un destin de lumière l’être qui a la chance de s’en voir couronné. Côté sombre, elle stigmatise, met à part, accable et peut vouer à l’enfer qui a la disgrâce d’en être entignassé. Les racines de ces préjugés discriminants sont aussi anciennes qu’inexpliquées, sinon par la simple rareté des roux : 2 à 3 % de la population mondiale.

Avec le concours savant de spécialistes divers** et le témoignage filmé de rousses et roux célèbres ou anonymes, l’exposition éclaire la face de la médaille qui fascine et son cruel revers qui condamne les petits Poil de carotte et même les grands à forcer l’admiration, souffrance qu’expriment aussi bien Rita Hayworth, Julien Green ou Jacques Lanzmann. Dans ces séquences vérité, l’humour combatif l’emporte sur l’émotion. La palme d’or revient, ex-æquo, à la flamboyante Audrey Fleurot qui décrit le privilège ambigu d’être « un point d’exclamation ambulant », et à Sonia Rykiel brandissant son « rouge hurlant » comme un pavillon : « J’ai joué l’avantage de cette différence, j’en ai fait un pôle plus. » Vive le roux !
Roux !
De Jean-Jacques Henner à Sonia Rykiel
Musée Henner
43, avenue de Villiers, Paris 17e
Jusqu’au 20 mai

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