Responsable scientifique : Gérard Duminil
Conférenciers : Jean-Philippe Ré, Christophe Jeannin
Objectifs
- Connaître les indications cliniques et les limites des outils numériques en occlusodontie
- Appréhender la précision, la rapidité du flux numérique et le respect des repères
- Savoir associer l’aide du numérique au raisonnement clinique
L’occlusodontie pure : diagnostic et prise en charge des Dysfonctionnements Temporo-Mandibulaires
Le premier volet de l’utilisation du numérique concerne l’analyse occlusale initiale et la gestion des Dysfonctionnements Temporo-Mandibulaires (DTM). Ici, l’outil numérique devient un instrument de mesure et d’aide à la compréhension de la pathologie.
L’analyse occlusale instrumentale
Traditionnellement, l’analyse des contacts occlusaux reposait sur le ruban marqueur, une méthode qualitative mais difficilement quantitative. Aujourd’hui, immédiatement après avoir réalisé les empreintes numériques, le logiciel permet de les visualiser avec une aisance augmentée et permet d’identifier des prématurités ou des interférences pas toujours détectables facilement cliniquement (fig. 1 et 2).
L’étude de la cinématique et des DTM
Dans le cadre de l’aide au diagnostic des DTM, l’enregistrement de la cinématique mandibulaire (jaw tracking) est une avancée majeure. En remplaçant les tracés axiographiques mécaniques par des capteurs optiques ou électromagnétiques, l’opérateur peut visualiser en temps réel, et à la demande, les trajets condyliens, traduire les bruits articulaires et comprendre les limitations, déviation ou déflexion de la cinématique mandibulaire (fig. 3). Cette précision facilite grandement le diagnostic différentiel et oriente la prise en charge vers une thérapeutique adaptée.
L’occlusodontie au service de la réhabilitation prothétique
Le second volet concerne l’intégration des données occlusales dans le flux de travail prothétique. L’objectif est ici de garantir, au mieux, que la restauration (de l’élément unitaire à la réhabilitation complète) s’intègre parfaitement dans le schéma fonctionnel du patient [1, 2].
La création du clone numérique
Pour les réhabilitations complexes, le numérique permet de superposer plusieurs couches de données pour un essayage virtuel ultra-précis :
- l’empreinte optique joue le rôle de l’occluseur analogique pour l’enregistrement de l’Occlusion d’Intercuspidie Maximale (OIM) ou de la relation centrée ;
- le scanner facial remplace l’arc facial en intégrant les repères spatiaux, squelettiques et esthétiques (fig. 4) ;
- l’enregistrement numérique de la cinématique mandibulaire offre un articulateur virtuel permettant de simuler, entre autres, les positions excentrées avec une fidélité que les réglages moyens d’un articulateur mécanique ne pouvaient jamais égaler.
Précision et rigueur méthodologique
Que ce soit pour enregistrer une Relation Centrée (RC) ou pour modifier une Dimension Verticale d’Occlusion (DVO), la rigueur clinique demeure fondamentale. Le numérique n’est pas magique : il nécessite, impérativement, un enregistrement précis de la position mandibulaire de référence, et un logiciel adapté. Cependant, une fois ces données acquises, la fluidité du flux numérique réduit les erreurs de manipulation à chaque niveau, optimise le temps clinique et autorise une grande liberté dans les simulations thérapeutiques.
Limites et défis du passage au numérique
Malgré ces avantages, des limites substantielles subsistent. La gestion des tissus mous et de l’environnement fluide (salive, sang) lors des empreintes optiques reste un défi technique, exigeant une maîtrise parfaite de l’éviction gingivale. De plus, la précision de l’enregistrement dépend de la stabilité de la mandibule lors de la capture : un léger mouvement parasite peut fausser l’ensemble du montage virtuel.
Sur le plan logistique, la fiabilité du résultat dépend étroitement de l’expertise du binôme praticien/prothésiste et de leur courbe d’apprentissage commune. Enfin, l’investissement économique et le temps de formation nécessaire à la maîtrise des logiciels doivent être évalués pour garantir une intégration sereine et rentable au sein du cabinet.
L’avenir : vers une occlusion personnalisée par l’IA
L’intelligence artificielle et l’intégration complète des flux de données (CBCT, empreintes, cinématique) ouvriront, on peut le penser, la voie à une occlusion automatisée et ultra-personnalisée. L’IA pourra probablement bientôt suggérer des designs prothétiques optimisés pour minimiser les contraintes mécaniques.
Apport de la recherche fondamentale
Il n’est pas d’avancée clinique sans recherche appliquée préalable, c’est pourquoi, en complément de ces aspects pratiques nous ouvrirons un volet sur un simulateur de mastication multiparamétrique appelé MARIO, issu des travaux de l’équipe du Laboratoire des Matériaux et Interfaces (LMI) de l’Université Claude Bernard Lyon 1 (fig. 5).
Ce robot permet de reproduire le plus fidèlement possible, in vitro, les caractéristiques du milieu buccal (température, pH, cinématique mandibulaire, rapports interarcades, force de serrage, mobilité dentaire, forme des cavités) enregistrées in vivo pour prédire le vieillissement des matériaux utilisés pour les restaurations partielles directes ou indirectes tant en prothèse fixée qu’en prothèse amovible.
À terme, il pourra contribuer à la mise au point et aux tests de nouveaux matériaux destinés à des situations spécifiques (régurgitations acides, bruxomanie, dents lactéales, dents mobiles…) permettant d’évoluer vers une prise en charge prédictive et personnalisée.
Conclusion
En résumé, qu’il s’agisse de diagnostiquer un trouble fonctionnel de l’appareil manducateur ou de reconstruire un sourire et une fonction, les outils numériques constituent une aide puissante, aujourd’hui incontournable. Ils offrent une visibilité et une reproductibilité sans précédent. Toutefois, le message essentiel demeure : le numérique est un vecteur de précision, mais il ne se substitue jamais au raisonnement clinique. La technologie ne remplace pas l’expertise ; elle l’augmente. La maîtrise des concepts fondamentaux de l’occlusodontie reste, plus que jamais, la clé du succès thérapeutique. Associées à la recherche en amont, ces propositions thérapeutiques pourront évoluer vers des traitements personnalisables adaptés aux caractéristiques du patient.




Commentaires