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Pasteur, la rage de trouver

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Le grand homme et les microbes

« On a souvent besoin d’un plus petit que soi », dit La Fontaine. Pasteur l’a vérifié, plutôt deux fois qu’une : sa célébrité légitime, fondée sur ses découvertes en microbiologie, s’est vue renforcée par ses triomphes sur des adversaires moins sagaces, au terme de retentissantes controverses scientifiques qui construisirent sa légende. C’est que le bouillant savant pratiquait avant la lettre le judicieux conseil d’Arsène Lupin : « Ne dédaignons point les avantages d’une intelligente réclame » – avec raison d’ailleurs, puisque cette théâtralisation inocula les bonnes pratiques bien plus vite et largement que toute communication académique. Très intelligemment, cette exposition rend un double hommage au pionnier visionnaire et à l’avisé entrepreneur-communiquant, à travers une scénographie chronologique et thématique qui retrouve l’esprit des « fêtes de la science » du XIXe siècle tout en s’ouvrant à l’infectiologie moderne. Inauguré voici quatre-vingts ans – autour de Pasteur déjà –, le Palais de la Découverte lui offre pour l’occasion un spectaculaire sérum de jeunesse.
 

Bienfaiteur et forte tête

Derrière le bon Pasteur « épinalisé » se découvre un chercheur offensif, pugnace, qui ne s’embarrasse pas de ronds de jambe mais prend à bras-le-corps les problèmes de santé publique, et leurs conséquences économiques. Avec une conviction : c’est au cœur du problème que l’on trouve la solution. Alors il se déplace, enquête, note, expérimente, déduit. Au rebours de toute prévention, il suppose, ose et s’impose. Ce qui est tenu pour mystère par ses collègues se dissipe sous son œil : les inexplicables liens entre la vie et la dissymétrie des molécules (chiralité), les secrets de la fermentation des vins, la maladie des vers à soie, le choléra des poules, le charbon des vaches et des moutons, les champs maudits, la fièvre des accouchées, la rage, la tuberculose… tout cela a une origine que personne encore ne détecte, voire n’imagine – à part Koch, rival allemand et ennemi après 1870. Quant au malheureux Félix Pouchet, qui croit mordicus aux « générations spontanées » germant sur l’inerte, Pasteur le mortifie par une expérience sur la Mer de glace (où il invente le ballon à col-de-cygne) et proclame : « Il n’y a pas d’êtres vivants sans parents. » Plus fort, il le prouve, en identifiant les micro-organismes responsables. Reste à maîtriser les causes, par la pasteurisation, et les effets, par des vaccins. Sa gloire atteint son apogée avec celui contre la rage, va-tout risqué mais succès planétaire. Trois ans plus tard, en 1888, l’Institut Pasteur voit le jour : tous les mordus, par chien ou virus de la recherche, s’y précipitent.
 

 

Une scénographie qui lève le voile

Aussi scientiste qu’amateur de phénomènes, le XIXe siècle rendait au progrès un culte volontiers sensationnel.
Le théâtre ambulant prolongeant l’amphithéâtre, inventions et attractions se partageaient les ors et la pompe des pavillons d’exposition, dont les rideaux de velours promettaient « de stupéfiantes révélations sur des mystères insoupçonnés ».
 
Séduit par le battage, le public entrait sans timidité en contact avec la connaissance. Ce sont ces codes qu’a su réactiver l’excellent concepteur Éric Lapie, si regretté*. Son complice, le scénographe Franck Fortecoëf, est resté fidèle à sa vision dynamique de l’histoire culturelle des sciences, où la curiosité et le plaisir sont les meilleurs guides vers la découverte. L’équilibre du dispositif est une réussite totale : on est intrigué, on pousse le rideau, on se prend au jeu, on apprend. Dans chaque chapiteau dédié à une recherche ou à un combat homérique du savant, une immersion inventive transmet l’information sans préjudice du rêve. On suit Pasteur sur ses terrains d’observation (chais contaminés, magnaneries et étables infectées) avec son matériel de campagne pliant, puis on l’accompagne à son laboratoire rue d’Ulm ou à la tribune. Stimulante, la variété des animations répond à ce va-et-vient et multiplie les éclairages : panorama du siècle, projections multimédias, manipulations, maquettes, reconstitutions, instruments d’époque… le tout modulaire et démontable pour une future itinérance. L’habile utilisation du cadre du Palais célèbre l’autorité du personnage sans le statufier. Pas désacralisé non plus mais rendu présent et accessible par l’humour fin de l’Agence Bastille et du graphiste Gérard Plénacoste, il exprime de façon vivante ses convictions comme ses doutes.
 
Pour Franck Fortecoëf, il est bon qu’une exposition sérieuse « s’amuse à réfléchir », comme titrait le journal Pilote de son enfance. Ce passionné de dessin et d’histoire (passé par les Arts Appliqués, l’ENSCI, Films et Formes et Le Scénoscope) s’est rendu compte après avoir sculpté, modelé, soudé, transformé toutes les matières, joué en tous sens avec volumes, lumières et sons, que la scénographie synthétisait toutes ces approches. Depuis, raconter dans l’espace est à ses yeux comme le design : un service habillé en plaisir, pourrait-on dire. *Disparu brusquement en début d’année, il avait notamment signé, avec F. Fortecoëf déjà, les remarquables expositions sur Léonard de Vinci et sur Darwin, pour Universcience à la Villette.

Pasteur L’expérimentateur. Palais de la Découverte, jusqu’au 19 août 2018.

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