Temps réel et air du temps
Le temps de Monet se gausse plus de ses vues qu’il ne glose sur leur modernité. Le gros du public oppose un rageur « on n’y voit rien » à un consensuel « c’est bien peint » gage d’une identification acceptable du motif. La moquerie accueille ainsi son Impression soleil levant qui sous la piquante plume de Louis Leroy signe la naissance de l’impressionnisme. Ce que voit pourtant Monet, et qu’il montre en direct, ce sont les transformations rapides du paysage au siècle de la vitesse, ce qu’illustre bien l’exposition* du musée Marmottan Monet fort de sa vaste collection léguée par le fils de Monet – dont cette toile mythique. Sous ses yeux, la ville change vite et continuellement de visage depuis les grands travaux d’Haussmann. Et surtout d’atmosphère, chose à laquelle il est particulièrement sensible mais que son impalpabilité rend très difficile à restituer. La forte matérialité des nouveaux ponts, gares, grandes structures métalliques, la sèche minéralité des falaises d’immeubles et des larges avenues pavées, tout cela, qui s’impose à la vue et dont le géométrique Caillebotte sera le chantre exact, s’estompe jusqu’à disparaître quand l’envahissent et escamotent de nouveaux venus en ville, qui s’ajoutent aux brumes fluviales : fumées d’usine, épais brouillards, jets de vapeur s’élevant en puissantes colonnes dans les airs. Qui, pour représenter ce monde tour à tour tangible et vaporeux ? Pour rendre visible ce qui soudain ne l’est plus ? Il y faut un œil, celui de Monet, peintre de suies urbaines autant que de nuées campagnardes bien avant que la cataracte ne l’embue de floues liquidités. Mais pour en découvrir aujourd’hui les mécanismes, il y faut bien mieux qu’une loupe.
Spectrographie des apparences
Déroutante pour son époque, sa capacité à saisir le fugitif et la dissolution des formes au profit de l’impression peut…


