Au vent nouveau de la mémoire…

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  • Publié le . Paru dans L'Information Dentaire (page 46-47)
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Rétrospective-événement Alain Kleinmann

En parfaite adéquation avec l’œuvre d’Alain Kleinmann, le Loft du Marais, vaste dédale clair aux profondeurs d’ombre, est une surface de projection rêvée pour le scripteur de mémoire. Il y déploie avec une ampleur inégalée toutes les facettes de son art multiple : toiles de grand format, sculptures, empreintes, scénographies et vidéos y dialoguent comme jamais, et font de cet espace éphémère un lieu de mémoire hanté d’échos, de réminiscences, de présences sensibles par-delà l’absence.

On sait tout le poids que le peintre attache à la question de la mémoire, à la fois interrogation du passé et questionnement du présent. Mémoire lourde comme un silence de mort ou douce comme un chant d’amour, cette « remembrance » est au cœur de son œuvre, et sa transmission est un devoir sacré. Recollement des souvenirs épars de familles démembrées, reprise sur le néant de vies niées, biffées, rayées des cartes, réduites en cendres jetées au vent de l’oubli par l’abjection des hommes… Patiemment, humblement, avec un infini respect, Alain Kleinmann rassemble tous ces fragments d’identité, reconstitue ces mémoires en lambeaux, replace ces photos déchirées dans leur cadre, dans la continuité d’une histoire qui ne s’efface pas d’un trait sanglant. Dans son art comme dans la vie, il perpétue l’émotion de ces mains qui resserrent les liens dans la nuit et allument la veilleuse de l’espérance. La profusion de son talent est d’ailleurs à l’aune de cette générosité où roule, dans le grave, le torrent vivant du rire.

Texture et texte ont toujours partie liée pour ce plasticien qui aime laisser parler l’inanimé. À l’écoute du murmure des murs, il s’est emparé pleinement de ceux du Loft aux stimulantes traces de vies successives. Comme Vinci voyant dans les taches murales « d’étranges airs de visages (…) et une infinité de choses (…) fort utiles pour exciter l’intellect à des inventions diverses »*, il joue de ces surfaces comme de ces pages dites blanches où il scrute les linéaments d’une histoire à écrire, les remontées capillaires d’un message enfoui. Parfois cette archéologie du souvenir crève une chape de plomb. Ainsi, au cœur de ce Marais martyr, dans ces soubassements aux effrayants piliers et inquiétantes cellules, sans aucun artifice et par la seule mise en relation des œuvres et du lieu, Alain Kleinmann fait sourdre une émotion palpable et pour le moins saisissante.

Tirés de l’oubli et ramenés à la lumière,ces traces et vestiges sont mis en exergue par Alain Keinmann, comme des reliefs extraits d’une gangue au prix d’un long effort. À suivre son travail dans la durée, on a pu voir cheminer souterrainement un renouvellement de son rapport à l’espace et au volume. Tout en prétendant ne faire que de la « sculpture de peintre », ne pas s’intéresser au volume en tant que tel, mais à « des diagonales plus intéressantes à trouver », Alain Kleinmann semblait traversé par le vibrion d’un regard plus scénographique. Évolution possible, tant ses escaliers ont depuis toujours des profondeurs volumétriques, tant ses portails s’ouvrent, tant ses bibliothèques appellent la main, tant ses jeux amoureux avec les matières (carton ondulé, fibres, tulle, gaze, papier de thé…) dépassent la seule représentation en deux dimensions. À l’appui de cette impression, on avait aussi noté plus récemment l’apparition d’images projetées, découpant une profondeur de plans dans des compositions de partitions envolées, de lettres accrochées à des lueurs d’espoir ou confiées au vent du hasard, tels ces poèmes jetés par Desnos aux barbelés de Térézin. Cela pouvait se voir comme un prolongement logique des boîtes aux lettres, des valises, des rangées de livres, de tous ces « cadres de mémoires » chers à Alain Kleinmann, mais cette recherche de plans paraissait annoncer une dimension tierce, peut-être une avancée sur une autre scène…

Déclic à La Havane.Après l’Orient et l’Extrême-Orient, Cuba, où il expose régulièrement, est venu lui offrir l’an dernier une nouvelle expérience, forte et féconde. Le groupe Espace Théâtral Adalba, dirigé par Irène Borges, y a créé, à l’occasion de la Biennale de La Havane, La pintura y otros lugares, d’après son ouvrage éponyme**. Fruit d’un travail collectif aussi passionné qu’acharné, et couronné d’un succès retentissant, ce spectacle de libération de la mémoire collective projetait les interprètes dans les images de ses œuvres, décor fantomatique peuplé d’escaliers, de portes, de landaus, de valises, de portraits. Ils y jouaient en transparences animées, créant par leurs mouvements et par les trames intercalées, des effets de proche et de lointain, de visible et d’éthéré, de présence-absence d’une envoûtante poésie.

La diagonale du peintre. Tous les éléments de ce spectacle, réunis au Loft***, amènent donc à poser aujourd’hui la question à Alain Kleinmann : la scénographie, sinon le théâtre, n’est-elle pas l’extension évidente, annoncée, de sa palette, un nouvel espace ouvert dans son imaginaire mémoriel ? Le peintre, qui est aussi un logicien et un sémiologue, rit et se retranche derrière ses fameuses diagonales, ces prolongements qui démultiplient son art… Patience : si tu ne vas pas à la mise en espace, c’est elle qui ira à toi, ça crève l’écran !

Loft du Marais

109 rue du Temple – 4 rue de Montmorency, Paris 3e
Jusqu’au 15 février 2014


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