Un siècle d’idées… L’Id du Siècle

  • Par
  • Publié le . Paru dans L'Information Dentaire
Information dentaire

Dans l’air du temps

Des idées, ambitieuses, généreuses, régénérantes, le monde en avait un urgent besoin au lendemain de la Grande Guerre. 1919 marque à tous égards le début d’une ère nouvelle et son climat général est foisonnant. Par la signature, le 28 juin, du Traité de Versailles créant la Société des Nations, l’Année de la Paix entend faire triompher le « plus jamais ça » après « la Der des Der ». Pour une part, c’est vrai, elle est à la recherche du temps perdu. À l’ombre des jeunes filles en fleurs, paru le 23 juin et témoignage supérieur de tout un art de vivre, obtient le prix Goncourt* devant Les croix de Bois de Dorgelès. Mais ce même été 1919, Jean Patou ouvre sa maison avec ce style fluide qui va libérer ces jeunes filles et révolutionner la mode. Et ce rapprochement est très significatif :
un certain monde de Proust, gourmé, guimpé, guindé, s’achève. La guerre a brisé des carcans en brassant les rôles. Elle a aussi vu la jeune Amérique percuter la vieille Europe. Jazz en étendard, son influence se diffuse partout : « Les musiciens emploient ses ragtimes, les peintres ses paysages de fer et de pierre, les poètes, ses affiches, ses réclames, ses films », note Cocteau dans l’une de ses sagaces « Cartes Blanches » de l’été 19 qui font, non sans arrière-pensées successorales, l’inventaire de qui vit et qui meurt après ces quatre années fatales à tant d’avant-gardes, et à Apollinaire leur arbitre. Dès cette date, Cocteau détecte bien la lame de fond américaine mais, voyant en Paris le creuset de toutes les modernités passées et à venir, cubisme, futurisme, dadaïsme, constructivisme, expressionnisme, suprématisme, il y tient tous ses fers au feu tandis que Breton enrage. Aussi ne fait-il guère cas, sur l’instant, de la naissance au printemps du Bauhaus, créé à Weimar par Walter Gropius (bientôt rejoint par Klee, Mondrian et Kandinsky), et pourtant l’influence de cette école d’art sur la construction et le design va s’avérer mondiale, malgré sa suppression par les nazis en 1933. Prônant un art démocratique et social, le Bauhaus vise « une nouvelle construction de l’avenir qui embrassera tout en une seule forme : architecture, art plastique et peinture ». Dans ce manifeste, le mot de construction n’est pas à prendre à la légère. Le Bauhaus est un projet de société qui dépasse le cadre des salons pour se déployer à l’échelle industrielle afin de reconstruire un monde nouveau**.

Vassily Kandinsky, Jaune-rouge-bleu, 1925 . Musée National d’Art Moderne © Adagp, Paris

Suite dans les idées

Très représentatif de l’esprit de renouveau de 1919, le Bauhaus laisse froids les vainqueurs tenants de « l’Allemagne paiera » de Clemenceau, qui ne lui concèdent que la petite entrée des artistes. Bien plus large est la porte que lui ouvre la triple entente qui va prendre en main cette époque : les architectes, les édiles et le monde médical, séduits par cet ordre propre et net, fonctionnel, industrialisable. Emblématiques, les sièges de Mies van der Rohe ou de Marcel Breuer assoient d’ailleurs la modernité de leurs bureaux et salles d’attente. Le projet même du Bauhaus rejoint une préoccupation centrale en France : l’amélioration de la qualité de vie par la création d’un habitat salubre. C’est la pierre angulaire de l’effort reconstructeur qui caractérise cette année cruciale et charnière, celle qui articule les grands chantiers entrepris avant-guerre et les nouveaux programmes pour la réalisation desquels on va mobiliser les puissants moyens de production acquis lors du conflit, en partie inspirés de la rationalité germanique. En quelques mois, 1919 fusionne volontés et forces nouvelles au service d’une idée au très long cours, issue du grand courant hygiéniste né au XVIIIe siècle et relayée par la pensée médicale sur la ville : bâtir un environnement moderne garant d’une vie plus saine et plus aérée où l’éducation, les activités de loisir et le sport exercent pleinement leurs vertus prophylactiques.

Idées maîtresses

Au sortir des tranchées, de la grippe espagnole et du typhus, l’hygiène, la prévention et l’information sont, après la réparation, au cœur des politiques de santé publique***. En France, celles-ci sont déjà mobilisées contre la tuberculose et le logement insalubre, via les dispensaires de Léon Bourgeois, les Classes de Plein Air, les projets de cités-jardins d’Henri Sellier et la loi Cornudet de mars 1919, créatrice de l’urbanisme moderne****. La création du ministère de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance est imminente. Cette approche globalement hygiéniste inspire l’action de terrain et stimule les échanges cliniques. Informer et former, développer le savoir étiologique et infectieux, changer les pratiques et échanger les expériences sont les maîtres-mots de cette année décisive. C’est dans cette dynamique qu’il faut resituer La Semaine Dentaire de juin 1919, appelée très légitimement à se renommer L’Information Dentaire. Cent ans plus tard, elle s’honore de pouvoir saluer d’autres grandes idées du siècle qui ont su innover dans le domaine de la santé, du sport, de l’alimentaire, de la technologie ou des loisirs et qui, elles aussi, célèbrent leur centenaire en 2019…

Jump above the Bauhaus T. Lux Feininger, about 1927. Bauhaus-Archiv Berlin / © Nachlass T. Lux Feininger

*Centenaire à l’ombre des jeunes filles en fleurs : expositions à Illiers-Combray, Maison de Tante Léonie ; voir printempsproustien.fr/programme/categorie/expositions. Colloque en sorbonne les 23-24 juin.
**Musées et célébrations du Bauhaus : www.bauhaus100.com
***Sur les blessés maxillo-faciaux, les « Gueules Cassées » et leur devise « sourire quand même », voir F. Destruhaut, R. Esclassan, P. Pomar, E. Dussourt, Dir. P. Baron in : Actes du XXIVe congrès de la Société française d’histoire de l’art dentaire, Toulouse, 2014, Vol. 19.
****Voir : L’urbanisme social démocrate, H. Sellier, EHESS, bibliothèque de la MSH

 

1919, l΄élan formidable

Il y a 100 ans étaient créés la Fédération Internationale de la Croix Rouge et l’Office International du Travail, mais aussi le Maillot Jaune du Tour, les fédérations françaises de football et de rugby, les marques Danone, Citroën, Bentley, Lissac, Ancel, Olympus, Coca Cola France, Electrolux, les éditeurs Les Belles Lettres et La Procure, le quotidien  La Montagne… C’était aussi le temps des inventions, des défis, des conquêtes et des exploits, popularisés à grand renfort de publicité, spectaculaire ou séduisante. Petite sélection pour se replonger dans l’ambiance de cette époque pionnière…

1919 – Jules Vedrines pose Son Avion sur le Toit des Galeries Lafayette. SD, coll. Musée de l’air et de l’espace, le bourget

Le grand décollage

En 1919, l’avion est le symbole absolu d’une modernité qui déifie et défie la vitesse et la performance mécanique. Le 19 janvier, l’aviateur Jules Védrines réussit l’exploit d’atterrir en Caudron sur le toit des Galeries Lafayette, et le 7 août Charles Godefroy celui de passer sous l’Arc de Triomphe avec son Nieuport. Cet acte fou a un double but : rendre hommage aux as de 14 et rappeler que l’aviation n’est pas qu’un appoint comme le préjuge l’État-Major, erreur qui coûtera cher en 39. Entre-temps, toujours en 1919, un Farman Goliath, ex-bombardier, a effectué le premier vol avec passagers entre Paris et Londres, et Latécoère, préfigurant l’Aéropostale, a ouvert « la Ligne » Toulouse-Rabat sur des Salmson et des Bréguet 14 à moteur Renault. Beaucoup de motoristes se font constructeurs d’avions ou se reconvertissent dans l’automobile au lendemain de la guerre. Un certain nombre de marques sont ainsi nées en 1919, dont l’élégante Voisin et la très prestigieuse Bentley, qui fête ses cent ans au Mans, et à Chantilly en juin. Le double centenaire de l’Aéroport du Bourget et de son Musée de l’Air et de l’Espace offre de très belles occasions de revivre ces grandes épopées.

Sur les chapeaux de roues

Le 4 juin 1919, André Citroën triomphe : sa 10 HP Type A, au moteur 4 cylindres de 18 ch, est une révolution qui fait sensation parmi les limousines et devant la presse. Elle ne monte qu’à 65 km/h, mais c’est le véhicule populaire qu’il a résolu de produire, dans son usine débarrassée de l’effort de guerre. Les Automobiles Citroën sont nées. S’ensuivront d’inoubliables coups médiatiques dans le ciel ou sur la Tour Eiffel, les très suivies Croisière Noire puis Jaune en autochenilles et le succès en série pour le polytechnicien visionnaire. Des mythiques Traction, 2 CV, DS aux tout nouveaux concept-cars, c’est cette saga que célèbre pour ses 100 ans la marque aux chevrons. « Le Rassemblement du Siècle » à La Ferté-Vidame en juillet donne rendez-vous aux inconditionnels, qui pourront en juin louer des véhicules de collection dans un lieu encore secret de Paris et d’ici-là ronger leur frein avec l’album historique, complété par le recueil de 100 ans de publicités Citroën par Jacques Séguéla.

Un germe qui fait souche

C’est à Barcelone en 1919 qu’Isaac Carasso fabrique le premier yaourt Danone. Son idée est de remédier par ce laitage aux troubles intestinaux des enfants, en s’inspirant des recherches de l’immunologiste Élie Metchnikoff à l’Institut Pasteur sur le rôle des ferments sur la santé. Pour son centenaire, la marque donne libre accès à sa collection historique de milliers de souches de ferments lactiques et bifidobactéries.
Collection nationale des cultures de micro-­organismes du Centre de Ressources Bio­logiques de l’Institut Pasteur (CRBIP) et centre de Recherche & Innovation Danone de Paris-Saclay.

Plus haut, plus fort, plus loin

En 1919, le panache british du sportsman reprend ses droits sur les circuits mais cède à la ferveur populaire des Jeux Interalliés soutenus à Vincennes par le YMCA. Le 29 juin, lendemain même de la signature du Traité de Versailles, les coureurs du Tour de France s’élancent pour une édition historique qui verra la création du Maillot Jaune, promis à de retentissantes aventures. Coup d’envoi sans précédent pour le ballon rond avec la création de la FFF. Le cinéma qui filme avec enthousiasme toutes ces actualités élargit encore son horizon avec l’ouverture à Nice des Studios de la Victorine et la naissance de l’ASC, qui réunit la crème des chefs opérateurs. Enfin, la création de l’UAI, Union astronomique internationale, permet de braquer tous les yeux vers cette lune où l’homme posera le pied tout juste cinquante ans plus tard…

  • 100 ans de maillot jaune, Musée national du sport de Nice jusqu’au 29 septembre
    FFF 100 ans de passion et d’innovation, Institut du Monde Arabe jusqu’au 6 juin (couplé avec l’exposition Foot et monde arabe, la révolution du ballon rond).
  • 100 ans du Studio de la Victorine : www.studiodelavictorine.fr et www.nicetourisme.com
  • 100 UAI : www.iau-100.org/about

Thèmes abordés

Commentaires

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

À découvrir

Article réservé à nos abonnés Jean Hélion, l’abstrait dérouté par le déroulé de la vie

Droites lignes et retour de bâton Peut-on être un chantre majeur de l’abstraction dans les Années 30, proche de Mondrian, et revenir...
À découvrir

Article réservé à nos abonnés Ces liens que Lyon tisse au cœur du vivant

« Qu’un ami véritable est une douce chose »… La Fontaine a raison ; mais on dit aussi « qui aime bien...
À découvrir

Article réservé à nos abonnés Spécial Tendances – avril 2024

« On n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne première impression… » Si le professionnalisme de l’équipe dentaire contribue pour...
À découvrir

Le dentiste faisait le Guignol

Canut comme ses parents, puis marchand forain, Laurent Mourguet, né à Lyon le 3 mars 1769, devient, à 24 ans, arracheur de dents. Le...
À découvrir

Article réservé à nos abonnés Copies qu’on forme

Ados et robots : demain la veille Comment les questions sur la formation de l’identité de genre, au fil de l’apprentissage...
À découvrir

Article réservé à nos abonnés Antoine Le Roux de La Fondée, le dernier élève-associé de Pierre Fauchard

Depuis son arrivée à Paris, Pierre Fauchard (1679-1761) habitait l’hôtel de l’Alliance, au 14 de la rue des Fossés-Saint-Germain ;...