Feuilleter un extrait
Information dentaire

L'Information Dentaire n°8 - 4 mars 2026

Je m'abonne >
Acheter ce numéro >

Edito

Fatigue, ce que les corps disent avant les mots La fatigue n’a jamais été aussi présente dans les vies professionnelles et personnelles des soignants. Elle traverse les gestes, les gardes, les décisions difficiles, les relations parfois tendues. Nous la repérons chez nos patients, mais nous oublions trop souvent qu’elle travaille aussi nos propres corps. Nous continuons parfois de la réduire à un simple manque d’énergie. Pourtant, la fatigue...

Fatigue, ce que les corps disent avant les mots

La fatigue n’a jamais été aussi présente dans les vies professionnelles et personnelles des soignants. Elle traverse les gestes, les gardes, les décisions difficiles, les relations parfois tendues. Nous la repérons chez nos patients, mais nous oublions trop souvent qu’elle travaille aussi nos propres corps.

Nous continuons parfois de la réduire à un simple manque d’énergie. Pourtant, la fatigue est devenue l’un des grands langages de notre époque, et les soignants en sont plus que jamais des interprètes autant que des témoins.

La fatigue se lit dans le métabolisme qui ralentit, les neurotransmetteurs qui trébuchent, le système immunitaire qui perd de sa vigueur et le cerveau qui cherche à se réorganiser face à ce qui n’est plus tenable. Rien à voir donc avec un défaut de volonté. Le syndrome de fatigue chronique en est l’une des preuves les plus nettes.

La fatigue ne se limite jamais au corps. Elle se tisse aussi dans nos façons de travailler, dans les exigences émotionnelles du soin, dans l’intensité des rythmes, dans les tensions d’équipe, dans la pression permanente à faire toujours plus avec toujours moins. Elle se nourrit de notre époque, qui valorise l’urgence, la performance et l’accélération.

Le Que sais-je ? tout récent de Philippe Zawieja1 rappelle que la fatigue est un phénomène biologique, psychique et social, et ainsi, elle ne se comprend qu’en considérant ensemble l’organisme, la pensée, le collectif et les conditions de travail.

Les philosophes nous aident à entendre ce que la clinique seule ne suffit pas à dire. Levinas2 y voyait une faille intérieure, un moment où l’existence ne suit plus son propre mouvement. Deleuze3 distinguait la fatigue qui limite les possibles de l’épuisement qui les efface. Quant à Johann Margulies4, son livre publié fin 2025, Épuisé, en donne une version contemporaine saisissante. C’est une traversée où le corps lâche avant les mots, mais où persiste une vitalité insoupçonnée, une volonté de dire malgré tout. Ce récit rappelle qu’il existe une fatigue qui fait tomber et une fatigue qui transforme, une fatigue qui enferme et une fatigue qui révèle.

La pandémie de Covid-19 a rendu cette vérité encore plus évidente. Les soignants l’ont vécue dans leur chair, les patients dans leur respiration, les familles dans leur anxiété, les jeunes dans leur horizon réduit. Une fatigue collective est apparue, non liée à un effort particulier, mais à un climat d’incertitude prolongée, de perte de repères et de surcharge mentale.

Face à cette fatigue multiforme, les professionnels de santé disposent d’un rôle essentiel. Il ne s’agit plus seulement de la diagnostiquer chez les autres. Il s’agit de l’identifier en soi, de la comprendre et de l’anticiper. Elle se manifeste autant dans les bâillements que dans les raisonnements qui se rigidifient, dans les émotions qui débordent ou s’éteignent, dans la motivation qui s’effrite, dans la tentation de recourir à des stimulants. Elle modifie la manière d’écouter, de décider ou encore de coopérer. Elle met en danger le soin.

Comprendre ses causes est indispensable. Certaines relèvent de la culture contemporaine, marquée par la vitesse, l’immédiat et la saturation d’informations. D’autres relèvent de l’organisation avec ses horaires impossibles, son manque d’autonomie, ses tensions d’équipe, son absence de reconnaissance ou ses conflits de valeurs. D’autres enfin sont personnelles avec un temps de sommeil insuffisant, un  chronotype contrarié, une absence de sas entre travail et domicile, un manque d’activité physique ou un excès d’écrans.

Rien de tout cela ne se résout seul. Mais chacun peut commencer par des ajustements modestes comme repérer ses propres signaux, rééquilibrer ses rythmes, s’autoriser des transitions, redonner place au repos, remettre de la nuance dans l’exigence. Et surtout, en parler.

La fatigue ne veut pas être niée. Elle veut être entendue.

Soigner n’est pas seulement guérir. C’est accompagner, écouter, protéger. Et cela vaut autant pour les patients que pour ceux qui les prennent en charge.

Nous avons longtemps considéré la fatigue comme un obstacle. Elle se révèle aujourd’hui comme un diagnostic sur nos pratiques, sur nos organisations, sur notre manière d’habiter le soin.

Elle dit que quelque chose doit changer. La fatigue n’est pas une fatalité. Elle est une vérité du vivant.

Et peut-être l’occasion, enfin, de redonner au travail de soin une mesure plus juste, plus humaine et plus durable.

Pr Vianney Descroix, Doyen UFR Odontologie, Université Paris Cité

Voir plus

Éditorial

Fatigue, ce que les corps disent avant les mots
Vianney Descroix

Actualités

Revue de presse
Philippe Léonard

Société Française de Chirurgie Orale
Coronectomie et suite postopératoires à court terme

Léandre Bosser et Sarah Millot

Actualité hebdo
Nicolas Fontenelle

Formation

Le concept SSA : indications et mise en œuvre clinique
Edouard Cristofari, Paul Challita, Amina Hassaine, Hadi Antoun

Lecture critique d’article
Virginie Chuy

Dysfonctionnements temporo-mandibulaires : mythes et réalités
Audrey Chanlon, Justine Leclère

Évasion

Art

« Essayer encore. Rater encore. Rater mieux » : « l’exposition Flops ?! » au Musée des Arts et Métiers
Thierry Leroux