L’échec, un état d’esprit
À la toute veille de Mai 68, les Shadoks déboulaient de leur maboule planète, déboussolant en plein dîner familial des téléviseurs qui, sur leur chaîne unique, n’avaient jamais vu ça. Le choc coupa en deux, comme on sait, une France cartésienne et nourrie au progrès des Trente Glorieuses, faisant éclater de rire les uns et de rage ceux qui accablèrent de lettres d’insultes cet ORTF censé diffuser une image digne du pays au lieu de gaspiller l’argent public dans ces trois minutes quotidiennes d’absurdité dégradante. Car c’était ça qu’ils attaquaient : un nonsense peut-être prisé des Anglais, mais perçu ici comme pur non-sens. Du reste, ces Shadoks, bêtes et méchants, acharnés à pomper à vélo un illusoire carburant pour de débiles projets de fusées voués à l’échec, avaient pour adversaires de gentilles, drôles et intelligentes créatures à chapeau melon, comme par hasard nommées Gibis. Ce qui rendait suspects d’antipatriotiques desseins ces gribouillis qu’on estimait mal animés. Quand même ! Nous lancions l’Aérotrain, le Concorde… L’échec était exclu de notre culture. Les coqs gaulois en prenaient plein la crête. En somme ceux qui, risée du monde entier, rataient sans cesse tout ce qu’ils entreprenaient en s’en faisant un devoir dans leur inepte logique, c’était nous ? À nous s’appliquaient des devises comme « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », ou « En essayant continuellement on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche » ? Elles devinrent pourtant culte. Bien qu’attachée à son rang de puissance innovante, toute une France plus système D que start-up nation adopta au final l’autodérision de la série face aux inventions loufoques : elle permettait une décomplexée distanciation face à des échecs industriels plus sérieux. On se rappelle à cet égard un dessin de presse où le Général…