À vrai dire, sa corne est une défense d’ivoire – précisément une incisive supérieure gauche. D’un mammifère, certes, mais marin : le narval. Une banale dent en somme. Mais chut ! Par sa rectitude, son solide rostre spiralé à la pointe tout en finesse et sa propension à dépasser aisément les deux mètres, l’objet se pare si naturellement de prestige qu’on peut et doit en faire un prodige : il suffit d’en occulter l’origine. Exit donc le prosaïque cétacé, vive la fabuleuse créature d’un blanc virginal dont le front s’orne du majestueux trophée. Et ça marche : par obscure alchimie entre falsification mercantile et goût du merveilleux, la licorne existe puisqu’on la croit réelle, et pour l’avoir vue représentée depuis l’Antiquité.
Des voyageurs grecs rapportent l’avoir aperçue en Inde et ouï-dire en Asie, où de fait les témoignages abondent, tel le plus ancien retrouvé, un sceau gravé dans la vallée de l’Indus vers 2000 avant notre ère ou un Qilin sculpté en Chine Han vers 206-220. Marco Polo aussi dira en avoir croisé en Asie, quand tout le Moyen Âge en signale la présence bien plus près, au Proche-Orient et même en Europe. Mais à partir de la Renaissance on s’éloigne toujours plus pour la rencontrer : Arabie, Afrique, Amérique, Sibérie, Tibet, ce qui laisse augurer, et bientôt admettre, que la licorne n’existe peut-être pas. Du moins sous sa forme terrestre, car la licorne de mer, évoquée dès le XIIIe siècle par le savant Thomas de Cantimpré, reste un recours. N’importe, d’ailleurs : tant que cette conviction est universelle et bien ancrée, les artistes brodent à l’envi sur sa trame, et le Musée de Cluny, qui conserve les célèbres tapisseries de la Dame à la Licorne, le montre à plaisir à travers une centaine d’œuvres anciennes ou contemporaines jalonnant un parcours narratif autant qu’instructif.
Stylistiquement…












