Multimorbidité et maladies parodontales : une vision en réseaux
Revue systématique de la littérature

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  • Publié le . Paru dans Parodontologie Implantologie Orale, un nouveau regard n°1 - 15 mars 2026 (page 35-42)
Information dentaire

RÉSUMÉ

Objectifs
Cette revue systématique a pour objectif de synthétiser les données disponibles sur les réseaux de multimorbidité associés à la parodontite, afin de discuter de leurs implications sur le parcours de soins des patients.

Matériels et Méthodes
Une recherche a été menée dans PubMed et Web of Science jusqu’au 31 décembre 2025. Les études originales identifiant des réseaux de pathologies systémiques chez des patients atteints de parodontite ont été incluses. Les informations relatives aux populations, méthodologies et principaux résultats ont été extraites et analysées de manière descriptive. La qualité méthodologique des études retenues a été évaluée à l’aide de l’échelle de Newcastle-Ottawa.

Résultats
Cinq études ont été incluses dans cette revue systématique. La présence d’une comorbidité (pathologie chronique) concernait environ 46–47 % des patients atteints de parodontite et la multimorbidité (coexistence d’au moins deux pathologies chroniques systémiques chez un même patient) concernait 20–24 % d’entre eux. Les principaux réseaux de multimorbidité décrits étaient : cardiométabolique (hypertension, diabète, maladies cardiovasculaires) et respiratoire (asthme, rhinite allergique, maladies pulmonaires). L’hypertension et le diabète étaient les pathologies les plus fréquemment associées à d’autres pathologies au sein des profils de multimorbidité cardiométabolique chez les patients atteints de parodontite. Les troubles mentaux ont également été mis en évidence comme faisant partie de schémas spécifiques de multimorbidité.

Conclusion
La parodontite s’intègre dans des réseaux complexes de multimorbidité. Sa prise en charge doit être envisagée dans une approche multidisciplinaire et personnalisée, afin d’optimiser la santé générale et la qualité de vie des patients.

 

Cette revue systématique met en évidence que la parodontite s’inscrit au cœur de réseaux structurés de multimorbidité, dominés principalement par des pôles cardiométaboliques et respiratoires, au sein desquels l’hypertension et le diabète occupent une position centrale. Ces associations ne relèvent pas d’une simple juxtaposition de pathologies, mais traduisent des interactions complexes, influencées par la sévérité de la maladie parodontale, l’âge et les facteurs de risque communs, notamment inflammatoires. Ces résultats soulignent la nécessité d’une prise en charge globale et multidisciplinaire, orientée vers des parcours de soins personnalisés.

Question de recherche

Quels sont les réseaux de multimorbidité associés à la parodontite, et quelles en sont les répercussions sur les parcours de soins ?

Scénario clinique

La prise en charge des patients atteints de parodontite s’effectue fréquemment dans un contexte marqué par la coexistence de pathologies systémiques chroniques. Cette situation interroge sur la place de la maladie parodontale au sein d’un état de santé générale plus complexe, où les affections peuvent coexister, interagir et influencer les choix thérapeutiques. Comprendre les relations entre ces pathologies permettrait d’adapter la stratégie de soins, anticiper les risques et structurer des parcours de soins coordonnés.

Contexte

La parodontite, autrefois considérée comme une pathologie orale localisée, est aujourd’hui reconnue comme ayant des implications systémiques, avec des associations documentées avec certaines comorbidités, telles que le diabète, les maladies cardiovasculaires, l’insuffisance rénale chronique, la maladie d’Alzheimer, la maladie de Crohn ou encore l’arthrite rhumatoïde [1–11]. Or, malgré l’impact significatif de ces associations en termes de santé publique, la recherche sur leur impact chez les patients présentant une multimorbidité, définie comme la présence simultanée d’au moins deux pathologies chroniques systémiques, est encore limitée [12–14]. Elle semble néanmoins évoluer progressivement, passant de l’étude de corrélations de maladies isolées à l’exploration de modèles complexes entre la parodontite et la multimorbidité [13,15,16]. Cette évolution reflète le nombre croissant des maladies non transmissibles dans le monde, où la multimorbidité touche une proportion importante d’adultes, compliquant la prise en charge clinique et les stratégies de santé publique [15,17].

L’identification de schémas de multimorbidité apparaît comme cruciale pour évaluer les facteurs de risque supplémentaires associés à la maladie parodontale et déterminer les besoins de soins spécifiques de ces patients. Elle permet également d’orienter la mise en place de parcours de soins adaptés, tout en renforçant l’information et l’éducation des patients afin de prévenir l’apparition ou l’aggravation des maladies non transmissibles. Dans ce contexte, cette revue systématique de la littérature a pour objectif d’identifier les réseaux de multimorbidité les plus rencontrés en parodontologie afin de permettre une prise en charge globale et personnalisée des patients.

Stratégie de recherche

Une recherche avancée a été réalisée sur les bases de données PubMed et Web of Science, comprenant les articles publiés jusqu’au 31 décembre 2025. L’équation de recherche était : ((periodontitis) AND (pattern)) AND (multimorbidity). Aucun filtre de langue ni de période de publication n’a été appliqué.

Les critères PECOS ont été définis comme suit : la population incluait des patients adultes ; l’exposition correspondait à la présence d’une maladie parodontale ; les comparateurs, lorsqu’ils étaient disponibles, concernaient des patients sans parodontite ; les critères de jugement portaient sur la prévalence des comorbidités et de la multimorbidité ainsi que sur l’identification de réseaux de pathologies systémiques ; enfin, les types d’études incluaient des études observationnelles originales.

Les références citées dans les articles ont également été vérifiées et ont pu être incluses.

La qualité méthodologique des études observationnelles incluses a été évaluée à l’aide de l’échelle de Newcastle-Ottawa (NOS), un outil développé pour l’analyse des risques de biais des études de cohorte et cas-témoins [18]. La version adaptée de l’outil (NOS-xs) a été utilisée pour évaluer la qualité méthodologique des études transversales [19].

Les articles inclus dans cette revue systématique ont été synthétisés de manière descriptive, en mettant en évidence les caractéristiques des populations étudiées, les méthodologies employées et les principaux résultats rapportés.

Résultats de la recherche

La recherche électronique a permis d’obtenir 15 publications (fig. 1). Après suppression des doublons, 11 articles ont été examinés sur la base de la lecture des titres et résumés. Parmi eux, 6 ont été exclus car ils ne répondaient pas aux critères d’inclusion. Ainsi, 5 articles ont été sélectionnés pour une analyse en texte intégral et ont été inclus dans cette revue systématique (tableau 1).

Les études montrent une prévalence élevée de comorbidités (présence d’une pathologie systémique chronique) et de multimorbidité (présence d’au moins deux pathologies systémiques chroniques) chez les patients atteints de parodontite et soulignent la complexité de ces associations et la nécessité d’une approche clinique personnalisée [12,13,20–22].

Les travaux de Beukers et al., menés respectivement dans une école dentaire universitaire d’Amsterdam en 2023 et dans une clinique privée spécialisée en parodontologie en 2024, ont mis en évidence des prévalences de comorbidité comparables, de 46,3 % et 47 % chez les patients atteints de parodontite [12,21]. Les pathologies les plus fréquemment rencontrées étaient l’hypertension, le diabète et l’asthme. La similitude de ces résultats suggère que les comorbidités associées à la parodontite sont semblables indépendamment du cadre de soins.

La multimorbidité est également prévalente chez les patients atteints de parodontite : dans l’étude de Beukers et al. publiée en 2023, 24,2 % des patients atteints de parodontite présentaient une multimorbidité [12]. Cette proportion est légèrement inférieure dans leur étude de 2024, menée dans une clinique privée, avec une prévalence de 20 % [21]. Chen et al. ont montré dans une cohorte prospective issue de l’UK Biobank, que la parodontite présumée était associée à une augmentation significative du risque de multimorbidité (HR ajusté = 1,06 [1,05–1,08]), et cette association était particulièrement marquée chez les participants de moins de 50 ans (HR ajusté = 1,11 [1,08–1,14]) [22].

L’analyse des réseaux de multimorbidité par Beukers et al. (2024), notamment par modélisation des associations entre plusieurs maladies (méthodes d’analyse par hypergraphe, qui permettent de représenter et d’analyser des groupes de maladies coexistant simultanément chez un même individu), a permis d’identifier deux principaux réseaux d’associations de pathologies chez les patients atteints de parodontite [21]. Le réseau « cardiométabolique » comprend des pathologies comme le diabète et les maladies cardiovasculaires. Le réseau « respiratoire » est caractérisé par l’association de pathologies telles que l’asthme, les maladies pulmonaires et la rhinite allergique. Ces deux réseaux ne sont pas mutuellement exclusifs, et un patient peut présenter des pathologies appartenant aux deux groupes : l’analyse par hypergraphe montre qu’ils s’entrecroisent sans toutefois qu’une proportion précise de patients concernés ne soit rapportée.

Les résultats de cette étude rejoignent ceux de Chen et al. qui ont identifié des schémas spécifiques de multimorbidité liés à la parodontite, principalement centrés sur les maladies cardiométaboliques ainsi que sur les troubles mentaux [22].

En outre, l’étude que nous avons menée au sein du Service d’Odontologie des Hospices Civils de Lyon a mis en évidence que l’hypertension, le diabète, les troubles du rythme cardiaque, et l’insuffisance rénale chronique étaient significativement plus prévalentes chez les patients admis dans l’unité de Parodontologie, renforçant l’hypothèse d’un terrain cardiométabolique commun dans cette population. Le diabète augmentait significativement le risque d’admission en Parodontologie, avec un odds ratio de 1,49 [1,20; 1,86], rappelant la nécessité d’un suivi parodontal rapproché des patients diabétiques. L’association hypertension–diabète constituait la multimorbidité la plus fréquente observée dans cette population [20]. Ainsi, l’hypertension et le diabète apparaissent comme des éléments centraux du réseau cardiométabolique de multimorbidité, avec une forte association entre eux et une prévalence élevée chez les patients atteints de maladie parodontale [13,20–22]. Ces deux pathologies sont des facteurs de risque pour la parodontite, et la présence de l’une augmente la probabilité de développer l’autre, créant ainsi un cercle vicieux de dégradation de la santé. L’obésité est une autre comorbidité fréquente chez les patients atteints de maladie parodontale et elle est souvent associée à l’hypertension, ce qui contribue à complexifier davantage le tableau clinique [13]. Par ailleurs, les allergies et la rhinite allergique font partie de réseaux de multimorbidité en lien avec les troubles respiratoires associés à la parodontite [12,21].

L’étude de Larvin et al., reposant sur l’analyse de dossiers de patients de l’enquête NHANES, a permis d’identifier 106 groupes de multimorbidité correspondant à des combinaisons distinctes de pathologies chroniques observées chez les patients. L’analyse par hypergraphe, qui modélise des associations entre plusieurs maladies, a mis en évidence un rôle central de l’hypertension dans la configuration de ces réseaux, suivie de l’arthrite et l’obésité [13]. L’association « hypertension–obésité » constituait le groupe le plus fréquent, quel que soit le degré de sévérité de la parodontite. Également, en identifiant que le diabète devenait plus central chez les patients atteints de parodontite sévère, cette étude a souligné l’influence de la sévérité de la parodontite sur les schémas de multimorbidité. Elle montre que la place du diabète évolue en fonction de la sévérité de la parodontite : chez les patients présentant une parodontite légère, le diabète occupe une place modérée dans le réseau, tandis que chez ceux atteints de parodontite sévère, sa centralité augmente nettement, traduisant une interaction augmentée avec les autres pathologies chroniques. Cet effet est particulièrement marqué chez les non-fumeurs, pour lesquels le diabète devient l’un des nœuds centraux du réseau en cas de parodontite sévère. Par ailleurs, l’augmentation de la sévérité de la parodontite s’accompagne d’une complexification des profils de multimorbidité, suggérant que les patients atteints de formes sévères présentent des états de santé plus intriqués et moins dominés par quelques associations pathologiques isolées.

L’évaluation des risques de biais a été réalisée à l’aide de l’échelle de Newcastle-Ottawa (NOS) pour l’étude de cohorte (tableau 2) et de sa version NOS-xs, adaptée aux études transversales (tableau 3). L’étude de cohorte de Chen et al., obtient un score de 8/9, correspondant à un faible risque de biais [22]. Sa principale limite concerne l’exposition, fondée sur une « parodontite présumée » compte tenu des éléments du dossier médical. Pour les études transversales, l’étude de Larvin et al. obtient 7/9, soit un faible risque de biais, grâce à l’utilisation de données représentatives et à des examens cliniques parodontaux, malgré l’absence de calcul de taille d’échantillon a priori [13]. Notre étude ainsi que celles de Beukers et al., obtiennent un score de 6/9, correspondant à un risque de biais modéré [12,20,21]. Ces travaux partagent notamment l’absence de calcul a priori de la taille d’échantillon. Notre étude et celle de Beukers et al. (2023) s’appuient sur des codes de facturation d’actes de parodontologie, une approche considérée comme acceptable mais moins précise que des évaluations cliniques standardisées [12,20]. L’étude de Beukers et al. (2024) repose sur une population issue d’une clinique privée spécialisée en parodontologie, correspondant à un échantillon sélectionné [21]. L’ensemble de ces études présente un ajustement multivarié sur les principaux facteurs de confusion (âge, sexe, tabagisme).

Discussion

Cette revue systématique de la littérature avait pour objectif d’identifier et de caractériser les réseaux de multimorbidité les plus rencontrés en parodontologie. En effet, malgré de nombreuses études établissant un lien entre la parodontite et des maladies systémiques individuelles (comorbidités), il persiste un manque de connaissances concernant les groupes courants d’affections qui coexistent avec la maladie parodontale (multimorbidité) [13,23]. Les articles inclus dans cette revue ont été publiés récemment, entre 2022 et 2025, soulignant le caractère émergent de l’étude des réseaux de multimorbidité associée à la parodontite. Certaines recherches mettent l’accent sur des groupes cardiométaboliques tels que l’hypertension et le diabète [12,20], tandis que d’autres mettent en évidence des groupes de maladies respiratoires tels que l’asthme et la rhinite [12]. Les comorbidités associées à la parodontite ne peuvent pas être considérées uniquement de manière isolée, mais doivent être appréhendées comme des composantes de réseaux de multimorbidité au sein desquels les pathologies interagissent entre elles et avec la maladie parodontale. En effet, l’inflammation chronique associée à la parodontite contribue à l’inflammation systémique et augmente le risque de développer d’autres pathologies inflammatoires chroniques, telles que le diabète ou les maladies cardiovasculaires [11]. Or, si la nature et la direction des relations entre parodontite et multimorbidité demeurent discutées, la principale limite réside dans l’identification encore récente et partielle des réseaux de multimorbidité associés à la maladie parodontale, fondée sur un nombre restreint d’études. Toutefois, les réseaux cardiométaboliques et respiratoires, mis en évidence de manière convergente dans la littérature, justifient dès à présent une attention clinique renforcée et une meilleure coordination des soins chez ces patients. Il est nécessaire de poursuivre les recherches pour mieux comprendre les mécanismes sous-jacents et développer des stratégies de prise en charge plus adaptées et personnalisées aux patients en fonction de leur réseau de multimorbidité. Les futures études devraient inclure de larges cohortes, utiliser des données cliniques standardisées pour l’évaluation des pathologies et le diagnostic de la parodontite, inclure un suivi dans le temps afin de définir les liens de causalité et prendre en compte les facteurs de risque (par exemple l’IMC, la prise de médicaments et le statut tabagique). Les résultats de ces recherches permettront d’adapter les stratégies de prise en charge des patients atteints de parodontite, afin d’améliorer leur santé générale et leur qualité de vie.

Conclusion

La parodontite est intimement liée à la présence de comorbidités et de multimorbidité. En conséquence, les chirurgiens-dentistes doivent être sensibilisés à ces liens pour intégrer la gestion des profils de multimorbidité dans les plans de traitement de la parodontite et optimiser la prise en charge des patients. Plus généralement, les professionnels de santé dans leur ensemble, doivent également prendre en compte l’importance de la prévention par l’éducation des patients, la promotion de modes de vie sains et la mise en place d’un suivi régulier. Il apparait nécessaire de dépasser une approche fondée sur l’identification de comorbidités isolées pour considérer la parodontite comme s’inscrivant dans des réseaux de multimorbidité, dont la prise en compte est essentielle pour une compréhension globale des profils de santé des patients et l’adaptation des parcours de soins. 

Pertinence clinique

Rationnel scientifique de l’étude : La parodontite, qui est une maladie étroitement liée à des problèmes de santé systémique, peut aussi s’inscrire dans un contexte de multimorbidité plus complexe.
Conclusions principales : Les deux réseaux les plus représentés sont d’une part, le réseau cardiométabolique qui souligne l’importance des liens entre les maladies cardiovasculaires, le diabète et la parodontite, et d’autre part le réseau respiratoire associant l’asthme, les allergies et la parodontite.
Implications cliniques : La parodontite ne doit plus être considérée comme une pathologie isolée, mais comme une composante d’un ensemble complexe de problèmes de santé. Cette approche implique une collaboration entre tous les professionnels de santé, ainsi qu’une sensibilisation des patients sur l’importance de prendre soin de leur santé à tous les niveaux, et une mise en place de prévention personnalisée.

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