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Information dentaire

L'Information Dentaire n°26 - 8 juillet 2026

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Edito

Reconnaître un visage Nous pensions savoir reconnaître un visage. C’était même, jusqu’ici, l’une des expériences humaines les plus évidentes, voir quelqu’un, c’est le rencontrer. Emmanuel Levinas [1] en avait fait le cœur de son éthique – le visage d’autrui nous échappe, nous résiste, et c’est précisément pour cela qu’il nous oblige. Mais que devient cette intuition dans un monde où les visages ne sont plus nécessairement humains ?...

Reconnaître un visage

Nous pensions savoir reconnaître un visage. C’était même, jusqu’ici, l’une des expériences humaines les plus évidentes, voir quelqu’un, c’est le rencontrer. Emmanuel Levinas [1] en avait fait le cœur de son éthique – le visage d’autrui nous échappe, nous résiste, et c’est précisément pour cela qu’il nous oblige.

Mais que devient cette intuition dans un monde où les visages ne sont plus nécessairement humains ?

Une étude récente [2] sur les visages générés par intelligence artificielle apporte une réponse troublante. Ces visages ne sont pas simplement réalistes, ils sont, au sens statistique, plus “moyens” que les vrais ; plus symétriques, plus réguliers, plus cohérents. Ils concentrent les traits les plus fréquents au point d’occuper le centre même de ce que les chercheurs appellent le “face-space” – cet espace abstrait où se distribuent tous les visages possibles.

Et c’est là que le paradoxe commence.

Car les visages humains, eux, ne se trouvent pas au centre. Ils en sont éloignés. Ils sont irréguliers, imparfaits, singuliers. Le cœur statistique du visage – ce que l’on pourrait appeler son idéal – est en réalité presque vide d’humains. Aujourd’hui, il est occupé par des visages artificiels.

Autrement dit, plus un visage est “typique”, plus il a de chances d’être faux.

Cette découverte bouleverse une intuition fondamentale. Nous pensions que le réalisme faisait l’humanité. Or c’est peut-être l’inverse. Ce qui nous paraît immédiatement humain – l’harmonie, la familiarité, la douceur des traits – est précisément ce qui caractérise les visages fabriqués.

Levinas, d’une certaine manière, avait déjà vu venir ce problème – sans connaître l’intelligence artificielle. Pour lui, le visage n’est pas une forme parfaite. Il est ce qui déborde toute forme, ce qui ne peut être réduit, ni compris, ni totalisé. Il est altérité irréductible.

Or les visages artificiels réalisent exactement l’opposé. Ils sont totalisables. Ils sont le produit d’une moyenne. Ils ne débordent pas – ils convergent.

Le danger n’est donc pas seulement technique. Il est éthique.

Car le visage, chez Levinas, n’est pas seulement ce que je vois, c’est ce qui me regarde et m’oblige. Il est vulnérable, exposé, traversé par la possibilité de la mort. C’est cette vulnérabilité qui fonde la responsabilité.

Mais que devient cette exigence face à un visage qui ne peut ni souffrir, ni mourir, ni même exister autrement que comme image ?

Nous entrons dans un monde où il devient possible de rencontrer des visages sans rencontrer personne.

Et plus encore, un monde où ces visages artificiels peuvent paraître plus humains que les visages réels, au point que la plupart d’entre nous ne savent plus les distinguer. Les études montrent que les individus ordinaires sont proches du hasard lorsqu’ils tentent de différencier un visage réel d’un visage généré. Seuls quelques experts, capables de percevoir l’excès de régularité – le “trop moyen” – parviennent à repérer l’artifice.

Ce basculement est vertigineux. Il signifie que notre perception spontanée de l’humain est en train de devenir un piège.

Car si nous nous habituons à des visages sans aspérités, sans défauts, sans fragilité, alors les visages réels – avec leurs irrégularités, leurs marques, leur singularité – risquent d’apparaître comme moins crédibles, presque moins humains.

Nous pourrions perdre, peu à peu, le sens même de ce qu’est un visage. Et avec lui, peut-être, le sens de ce qu’il exige de nous.

Car un visage, au sens de Levinas, n’est pas ce qui est le plus reconnaissable. C’est ce qui résiste à la reconnaissance, ce qui échappe à nos catégories, ce qui nous empêche de réduire l’autre à une image.

À l’ère des visages artificiels, la question n’est donc plus seulement de savoir si ce que nous voyons est vrai. Mais si ce que nous voyons nous oblige encore.

Vianney Descroix, Doyen de l’UFR d’Odontologie de l’Université Paris Cité

1. Emmanuel Levinas. Humanisme de l’autre homme. Collection Biblio Essais, 1987.

2. Dunn JD, White D, Sutherland CAM, Miller EJ, Steward BA, Dawel A. Too good to be true: Synthetic AI faces are more average than real faces and super-recognizers know it. Br J Psychol. 2026 Feb 18. doi: 10.1111/bjop.70063. Epub ahead of print. PMID: 41705896.

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